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Enseignement : aimer sa discipline ne suffit pas

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Mathieu Bock-Côté a récemment publié dans les pages du Journal de Montréal un billet titré L’enseignement est un art, pas une science! . Comme un peu de bon grain y côtoie beaucoup d'ivraie, je tiens à m'attaquer à l'ivraie pour qu'on ait davantage envie de planter ce grain. Quand on dit de n'importe quel métier (enseignement, médecine, droit) qu'il s'agit d'un art plutôt que d'une science, on pense au sens latin du mot « art ». Mais le latin « ars » équivaut au grec « technè », et les deux seraient mieux traduits par le terme actuel de « pratique ». Il n'y a donc aucun sens à dire que l'enseignement est un art plutôt qu'une technique. Ceci dit, ce n'est pas une science puisque ce n'est pas un savoir : comme toute profession, c'est la mise en pratique d'un savoir. Je suis donc d'accord pour dire que les facultés des sciences de l'éducation vont trop loin en intégrant le mot « sciences » dans leur nom. La médecin...

Doué·e·s/zèbres : l'anticonceptualisme est antipédagogique

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J'ai récemment coanimé une activité visant à définir les besoins de mentorat d'élèves doué·e·s de 1re et 2e secondaire. Or, même si elles et ils avaient tou·te·s une identification faite à partir d'une évaluation neuropsychologique, il fallait éviter de mentionner le terme «douance». Ainsi, on leur a dit qu'on les avait rassemblé·e·s étant donné qu'elles et ils avaient en commun de grandes curiosité et créativité. Le local dans lequel se passait l'activité arborait un portrait de zèbre, soit le nom que se donnent souvent des personnes doué·e·s ne voulant pas porter l'étiquette de «douance» (Québec) ou de «haut potentiel» (Europe). De ce que je peux constater, cette tendance à s'opposer à la catégorisation est courante dans le monde de l'éducation. Moi qui arrive dans ce domaine après un long moment en santé, je ne peux qu'en rester perplexe. Je comprends que l'étiquetage a ses dangers. Du côté des professionnel·le·s qui l'utilisent, il y ...

Dédiscipliner théorie et pratique : une fausse bonne idée

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Ça ne surprendra personne qui me connait personnellement un tant soit peu si je dis que je me suis longtemps considéré interdisciplinaire. Pour le lectorat qui ne me connait pas du tout, mon parcours scolaire en donnera une idée : sciences culturelles (humaines et sociales)  →  philosophie et littérature  →  sciences naturelles  →  médecine  →  éducation. Et je n'étais pas mêlé parce que j'aimais un peu de tout, mais parce que j'aimais beaucoup de tout... assez pour constamment tenter de jeter des ponts entre mes différentes passions : d'abord entre la médecine et l'édition en m'impliquant dans des journaux étudiants médicaux et en en fondant un, puis entre la gériatrie et l'édition en fondant une entreprise d'assistance à l'écriture autobiographique pour les ainés, etc. L'éducation est un meilleur endroit d'où jeter de tels ponts, d'où le fait que j'y suis plus sur mon X que dans n'importe quelle autre discipline. En fait, je la...

Anxiété évaluative et excellence : jeter le bébé avec l'eau du bain

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Même si beaucoup d’étudiant·e·s du labo de ma directrice de doctorat se penchent sur l’anxiété évaluative (la branche de l’anxiété de performance qui concerne les tests scolaires), j’avoue ne pas en être un expert moi-même. Ceci dit, à travers mon exposition à mes collègues, mes apprentissages autodidactes et mon habituelle tendance à aller au fond des choses, je me suis monté une réflexion sur le sujet que je considère pas pire du tout. Elle est ressortie hier à l’occasion d’une discussion dans le cadre d’un séminaire – qui avait la chance de n’être pas que théorique, puisque nous parlions de nos propres expériences. J’en tire plusieurs constats. D’abord, que l’anxiété évaluative semble considérée avec le sérieux d’un trouble psychiatrique inscrit au DSM-5. En fait, ni cette anxiété, ni la plus large anxiété de performance n’y sont. Le diagnostic officiel qui s’en rapproche le plus pourrait être celui de trouble d’anxiété sociale, plus général dans l’exposition qui le déclenche. Mais ...

Enseigner le savoir-être : y a-t-il consensus sur l'être?

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«Être ou ne pas être, là [n’]est [plus] la question»; il s’agit maintenant d’être plus ou moins. Je veux bien, considérant que les dichotomies incitent souvent bien moins que les continuums à tenter de s’améliorer. Encore faut-il éviter de tomber dans le flou du mysticisme… ce que j’ai pourtant souvent l’impression qu’on évite mal quand on utilise la notion d’être dans un contexte éducationnel. C’est malheureux, parce que l’échelle de l’autoactualisation se monte bien mieux en pleine lumière que dans le noir. Ce que j’attaque ici, c’est le concept de savoir-être. Son utilisation tend surtout à se propager dans la terminologie des programmes de formation professionnalisants, surtout ceux de la santé et de l’éducation. Il désigne un ensemble de compétences non disciplinaires dites «douces» (« soft skills »), c’est-à-dire des compétences surtout interpersonnelles telles que l’empathie, la générativité, l’ouverture, etc. Il s’oppose au savoir-faire des compétences propres à chaque discipli...

Les deux écoles : transmission et autonomisation

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Ces temps-ci, dans le cadre de mon projet de recherche doctoral, je fais beaucoup de lectures par rapport à la recherche narrative. C'est la méthode que je pense utiliser pour comprendre le développement de l'orientation professionnelle de mes multidoués multi-intéressés (mes chers MDMI! :-D ), que j'aimerais bien suivre sur le long cours et qui me seraient ce qu'ont été les Termites à Lewis Terman  –  un développeur du test de QI et chercheur réputé sur la douance . En en découvrant plus sur le sujet, j'ai fait des liens avec ce que je considère être les deux missions de l'école. L'école vise d'abord à transmettre. C'est nécessaire pour que l'humanité puisse continuer, génération après génération. Une certaine éducation se fait forcément par les parents, mais elle n'est plus suffisante depuis qu'il faut au minimum savoir lire, écrire et compter pour fonctionner en société  –  et depuis que les femmes ont investi en masse le monde du tra...

Négliger les potentialités : un crime enseignant

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J’ai récemment publié dans Le Devoir une lettre ouverte en soutien à l’Institut national d’excellence en éducation (INEE) proposé dans le projet de loi 23 du ministre de l’Éducation du Québec Bernard Drainville. Comme souvent, je faisais des parallèles entre les professions de la santé et celles de l’éducation. J’ai eu dans le fil des commentaires sous l’article une intéressante conversation avec un enseignant de longue date. J’en retiens surtout ces phrases que m’a opposées mon interlocuteur : «La grande différence entre la médecine et l’enseignement, on peut s’improviser enseignant le temps d’une journée à partir de ‘‘préparations’’, mais pas en médecine. Lorsqu’un enseignant est malade, on le remplace tout simplement par une personne non qualifiée et personne ne meurt.» Je souligne que cette personne a démontré, tant dans cette conversation que dans d’autres fils de commentaires du Devoir , qu’il n’avait aucune considération pour les chercheurs en éducation. La valeur des travaux ...