Tu dois éduquer, 2 : un cadre de mobilisation
Je lis beaucoup, et de tout : des romans, des essais, des articles scientifiques... et assez souvent des listes d'ingrédients (plaisir coupable d'ancien étudiant en sciences naturelles). Mais j’ai une relation amour-haine avec la lecture. Surtout parce qu’elle tend à me servir de refuge, et donc à me couper du reste du monde. C’était nécessaire au Fred enfant et adolescent qui souffrait de se sentir trop peu compris par son entourage par hypercomplexités lexicale et sémantique (preuve par l’exemple). Mais en accroissant cette complexité, la lecture accroit la déconnexion.
Une autre raison de ma haine est que la lecture me donne le vertige. M’y plonger me fait constater la quantité de choses qu’on peut savoir, et je suis aussitôt envahi par la déception en me disant qu’une vie humaine ne suffirait pas à tout savoir (d’autant que le savoir s’étend de façon exponentielle). La sensation est particulièrement forte quand j’entre dans une bibliothèque (tout spécialement dans la Grande Bibliothèque montréalaise, dont l’architecture rend immédiatement visible tous les étages et un grand nombre de leurs rayons chargés de livres). L’angoisse existentielle que je vis alors explique mon incapacité d’y rester plus que quelques minutes.
Cette conscience aigüe des potentialités, mais aussi des risques de la lecture, m’a toujours rendu prudent comme auteur. Ajouter aux idées et mobiliser les idées, oui; mais le faire seulement avec les mots absolument nécessaires pour éviter le bavardage écrasant. De ce principe éthique découle le cadre éditorial que je propose pour la rédaction des lettres du JAC.
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La pensée doit être segmentée pour favoriser son absorption progressive. Une lettre doit se concentrer sur une idée. Le lectorat peut lire plusieurs lettres d’affilée s’il a le temps et l’énergie de s’exposer à plusieurs idées. Si on en présente plusieurs par lettre, il lui est justement difficile de s’assurer qu’il ne s’expose qu’à autant d’idées qu’il est disponible pour en recevoir, d’où ce découpage.
Une idée doit être présentée le plus succinctement possible. Une trop longue présentation, insuffisamment arrimée aux capacités cognitives humaines d’attention et de concentration, nuit à la compréhension de l’idée. Le lectorat est alors plus à risque de vagabondage mental qui représente une perte d'efficacité nette pour la pensée (une méta-analyse récente de 73 coefficients montre qu’elle est corrélée à -0,21 avec la compréhension d’un texte lu). Une longue présentation incite à une lecture en plusieurs moments qui représente aussi une perte (le temps pris à se recontextualiser). Une présentation peut cependant être trop courte si elle ampute l’idée et nuit à sa transmission. Ni trop long, ni trop court : là se trouve l’optimum éducatif. Pour le JAC, cet optimum est de 1000 mots minimum et de 2000 mots maximum.
Une idée doit non seulement convaincre, mais aussi démontrer sa pertinence. Dans la rédaction scientifique, la pertinence est établie par la problématisation. Celle-ci tend cependant à déconnecter l’idée de la vie humaine de laquelle, ultimement, toute idée tire sa pertinence. Ce désavantage est acceptable en science dans la mesure où son plus probable lectorat est constitué d’adeptes du savoir qui soit le valorisent pour lui-même, soit connaissent assez leur discipline pour deviner l’applicabilité des idées. Le JAC vise un lectorat plus large dont on ne peut pas supposer qu’il démontre ces caractéristiques. Au lieu de problématiser, donc, son autorat biographisera. La biographisation consiste à présenter la naissance de l’idée dans le contexte de la vie de son idéateur. En termes techniques, on parle de « contexte de découverte », habituellement considéré négligeable par la science par rapport au contexte de justification que suit l’article scientifique canonique (Reichenbach, 1938; toute la section «§ 1. The three tasks of epistemology»). On doit au penseur du 19e siècle Friedrich Nietzsche la première présentation de l’intuition de la pensée comme émergence de l’activité d’un corps (Le gai savoir, avant-propos de la 2e édition, de «Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne [à] ‘‘Chez tous les philosophes, il ne s’est, jusqu’à présent, nullement agi de «vérité», mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie…’’»).
L’argumentation occupera la majeure partie des lettres – car plus l’argumentation est longue, plus ambitieuse est l’idée qu’on peut y établir. La technique argumentative utilisée est laissée au libre choix de l’autorat en fonction du public qu’il entend convaincre. J’encourage la diversité des tactiques : bien sûr, le respect de la logique et l’évitement des paralogismes, mais aussi des références tant théoriques qu’empiriques (avec le moins possible de citations). Trois références doivent être mobilisées au minimum. Deux devront venir de l’extérieur du JAC : une doit être théorique (pour reconnaitre la tradition dans laquelle toute pensée s’inscrit), une empirique (pour valoriser l’ancrage de la pensée dans les données). Une référence doit être faite à une lettre du JAC. Ces références doivent cependant être limitées pour éviter la prolifération infinie des références qui risque de transformer la réflexion en maison de miroirs. L’autorat ne doit donc pas dépasser cinq références. De plus, pour favoriser la traçabilité des idées, les références devront être faites le plus possible aux extraits des textes concernés (avec indication d’une plage de mots par un extrait écourté [ex. : «D’ici [à] là», les bornes de début et de fin servant à repérer l’extrait avec l’outil numérique Rechercher (raccourci Ctrl/Cmd+F)]). Ces références seront intégrées au corps du texte comme hyperliens cliquables pour encourager le lectorat à faire un travail de contrevérification rigorisant la réflexion collective. (J'invite aussi le lectorat à indiquer des erreurs référentielles ou citationnelles, qui pourront facilement être corrigées à posteriori.)
Chaque lettre se terminera par une section incitant à la mobilisation des conclusions atteintes par l’argumentation. Dans une première sous-section, l’autorat démontrera comment il changera lui-même sa vie (mobilisation personnelle) ou la gestion de la vie (mobilisation organisationnelle, qu’elle soit associative, politique, etc.) en fonction de ces conclusions. Dans une deuxième sous-section, l’autorat exhortera son lectorat, par des verbes impératifs au «tu», à changer sa vie ou la gestion de la vie. Cette section favorise de plus la rétention des idées des lettres : une méta-analyse de 69 tailles d’effet montre un effet moyen de 0,55 de la production d’inférences sur la rétention d’un texte lu. Visualiser concrètement l’application d’une idée dans la vie d'un autre et dans sa vie sont des manifestations évidentes de telles inférences – d'ailleurs faites tant par le lectorat que par l'autorat. Pour des exemples de ce que je considère être une application efficace d’une telle mobilisation (déclinée en un grand nombre d’objectifs concrets), j’invite le lectorat à consulter la troisième section de F/2026-09-30 (de «Quant à moi [à] promeus les principes des organisations apprenantes que sont l’Académie cinétique et le JAC»).
On se souviendra de ces trois sections de chaque lettre par l’acronyme BAM (biographisation, argumentation, mobilisation) – qui a de plus l’avantage, entendu comme une onomatopée («bam!») de montrer le choc que chaque lettre du JAC voudra causer à son lectorat. Chacune doit être pondérée en fonction de son importance. Le biographisation occupera 15% ± 2% du texte; l’argumentation, 65% ± 2%; la mobilisation, 20% ± 2%, divisée en 10% pour chacune des deux sous-sections.
Enfin, l’édition par la direction du JAC sera réduite au minimum permettant d'assurer que ses lettres entrent à l’intérieur du cadre de mobilisation ici présenté. Vu le risque que l’édition stylistique interfère avec les idées, celle-ci ne sera exercée que par l’autorat. Pour limiter les risques de confusions citationnelles qui nuisent à la traçabilité de la pensée, l’édition postpublication ne sera permise qu’à des fins de corrections d’erreurs langagières ou de formulation des idées pour favoriser leur compréhensibilité. Une surveillance serrée sera exercée pour s’assurer qu’une pensée n’est pas modifiée après coup. L’autorat souhaitant se dédire, se corriger ou se préciser devrait prioriser pour ce faire la rédaction d’une lettre de son soi présent à une de lettre de son soi passé.
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Quant à moi, je poursuivrai une réflexion continue sur le cadre de mobilisation du JAC pour m’assurer que ses principes restent cohérents avec l’idée d’efficaciser le débat d’idées à propos de l’éducation. Je veillerai cependant à concentrer cette réflexion dans les débuts de l’activité du JAC étant donné que plus il croitra, plus il deviendra difficile de modifier ces règles, ou du moins plus on créera d’incohérences intrajaciennes (à l'intérieur du JAC) en les modifiant. Je réfléchirai donc intensivement à l’optimum régulationnel dès le passage d’un autorat personnel à un autorat collectif, c’est-à-dire dès que seront publiés dans le JAC les premiers textes d’un autorat différent de moi-même, dans la mesure où il est inévitable que celui-ci me fasse constater des angles morts que je ne peux pas constater maintenant, à l’étape de la première collectivisation de l’autorat. J'arrimerai le plus possible les règles éditoriales du JAC à celles de la recherche scientifique mondiale, qui a amplement réfléchi de telles questions, et me rendrai responsable de justifier suffisamment toute divergence de ces règles.
Quant à toi, tu dois participer à la discussion sur l’architecture et les règles optimales pour la diffusion et le débat des idées. Confronte-moi sur les règles dont tu ne comprends pas la logique pour que je te les explique si elles sont justifiées et que je les change si elles ne le sont pas. Trouve les références les plus pertinentes pour ancrer tes idées dans la tradition de la pensée et dans les données. Veille à exprimer tes idées clairement et efficacement en visant la borne inférieure de 1000 mots de la longueur permise pour les lettres du JAC : car tout mot de moins représente du temps libre pour le lectorat qu’il peut alors utiliser soit pour réfléchir à ton idée, soit pour la mobiliser, soit pour en lire, en réfléchir et en mobiliser d’autres.

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