«Le p[rofesseur] est le médecin de la culture»
Crédit image : DALL-E
Ceux qui ont suivi mes réflexions éducationnelles, sur ce blogue et/ou dans mes lettres ouvertes semi-régulières pour Le Devoir, savent que je ne manque pas une occasion de comparer la pratique enseignante à la pratique médicale. À mes yeux, les deux sont des pratiques professionnelles qui peuvent faire flèche du bois de plusieurs sciences (socioculturelles d'un côté; naturelles de l'autre) pour accroitre leur efficacité. Je l'avoue : je le fais en partie par nostalgie de ma propre pratique médicale... et pour rentabiliser au possible le diplôme de MD (et les longues années d'études qu'il m'a fallu pour le décrocher).
Mais je pense vraiment que cette comparaison est appropriée. Elle me sert aussi à valoriser la profession enseignante, et à rappeler qu'elle doit se rigoriser pour atteindre son plein potentiel. Je considère qu'elle en est pour l'instant à l'époque où en était la médecine quand la saignée était son traitement universel. Et je tiens donc à accélérer le moment où elle en sera à l'époque plus interventionniste (et plus ciblée) de la chimiothérapie, des anticorps monoclonaux et des microchirurgies cérébrales.
J'ai apparemment été devancé dans cette comparaison par un de mes homonymes du 19e siècle, un de mes préférés pour le tournant littéraire qu'il a fait prendre à la philosophie allemande : à savoir Friedrich Nietzsche. Dans plusieurs de ses écrits (ses Considérations inactuelles, Humain, trop humain, Le gai savoir, Par-delà bien et mal, etc.), il soumet l'idée que le philosophe est le médecin de la culture.
Je considère cependant que son diagnostic du fonctionnement de la culture surestime ou sous-estime l'influence du philosophe – selon la façon dont on le comprend. Il faut dire qu'il surestime l'influence du philosophe puisqu'il voit celui-ci comme trop rapproché de la maladie. Le contact du philosophe avec le patient est très indirect. Le philosophe conçoit et met sur le marché des idées des conceptions nouvelles qui ont le potentiel de guérir la culture de ses maladies (ex. : pour Nietzsche, surtout le christianisme, mais aussi le risque nihiliste secondaire à une déchristianisation prématurée [double compréhension de l'annonce de la mort de Dieu dans son Ainsi parlait Zarathoustra]). Le philosophe a ainsi le potentiel d'agir à bien plus grande échelle que le praticien directement en contact avec le patient : compris de cette manière, son diagnostic sous-estime l'influence qu'il peut avoir sur une culture.
Plus justement, le philosophe est pour la culture l'équivalent d'un chercheur biomédical pour la médecine. S'il trouve un nouveau mécanisme de développement du cancer qui peut devenir la cible d'un nouveau traitement, il a le potentiel de contribuer à sauver des millions de vie. Le médecin, qui applique les découvertes du chercheur, a de son côté le potentiel d'en sauver, quoi! quelques dizaines plus probablement, centaines peut-être, milliers s'il exerce la bonne spécialité et travaille beaucoup.
L'équivalent du médecin pour la culture, c'est l'enseignant; c'est lui qui applique les idées développées par les philosophes, les penseurs, les intellectuels, les chercheurs. Encore faut-il que la pratique enseignante soit ancrée dans les résultats issus de la recherche et de la délibération sur les idées les plus justes (entendu au double sens de «exactes» et «équitables», pour éviter de ne limiter ce débat qu'aux cercles scientifiques). D'où l'importance que les professeurs qui portent le plus habituellement ce nom, les enseignants-chercheurs universitaires, donnent l'exemple. La rigueur et l'effort de transfert dans les pratiques des résultats de la réflexion sont donc leurs deux principales responsabilités.
Car la culture se forme chaque fois qu'il y a transmission intergénérationnelle d'une idée, d'un comportement, d'une habitude, etc. L'éducation n'est pas seulement une «entrée dans la culture», comme écrivait Jerome Bruner; elle est une [re]production culturelle en soi. Si un changement culturel peut se faire, il ne peut se faire que par les enseignants. Et il se fera d'autant mieux que les enseignants y contribueront consciemment. Comment mieux valoriser la profession enseignante que par cette conception de la création et de l'amélioration culturelles? Mais avec les grands pouvoirs viennent les grandes responsabilités. J'espère donc que les enseignants se montreront à la hauteur, au lieu d'excuser leur laxisme ou leur incompétence – comme c'est trop souvent le cas – en disant qu'ils ne risquent de tuer personne. C'est seulement que les morts sont moins visibles. Car les maladies civilisationnelles mènent à des conflits qui tuent encore, à ce jour, au moins autant, sinon plus que les maladies physiques qui perdurent.

Commentaires
Publier un commentaire